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par Bernard BERTRAND

327 Carall street à Vancouver (Canada)

327 Carall street à Vancouver




Quand les consommateurs de drogues dirigent une salle de consommation : l'expérience du 327 Carall Street à Vancouver (Canada)1.



La politique canadienne en matière de lutte contre les toxicomanies est légiférée par la "LDS" (Loi réglementant certaines drogues et autres substances) du 20 juin 1996 qui interdit en autre, dans le paragraphe 4(1), la possession de substances telles que l'héroïne et la cocaïne (Annexe I de la "LDS").2


En 2001, Santé Canada estime à 100'000, le nombre de consommateurs de drogues injecteurs (soit 3,3 pour 1'000 habitants), dont 15'000 en Colombie-Britannique. Les villes de Toronto, Montréal et Vancouver compteraient à elles trois, 27'000 consommateurs. Vancouver compterait 8'000 injecteurs dont 4'000 dans le quartier Eastside.

En février 2001, le comité fédéral, provincial et territorial sur l'usage de drogues injectables a créé un groupe de travail multisectoriel sur les salles d'injection et l'a chargé d'en étudier la faisabilité dans le cadre d'une recherche scientifique médicale. Les conclusions (Consensus Statement on Supervised Injection Sites) du groupe de travail indiquaient qu'il était possible de mener un tel projet si quatre critères étaient respectés :

  1. Le projet a des objectifs clairs et mesurables et peut être évalué comme projet de recherche scientifique et médicale.
  2. Le projet jouit d'un appui politique à l'échelon national, provincial et municipal.
  3. Un cadre légal adéquat est mis en œuvre.
  4. Les sites choisis jouissent d'un appui local.
L'absence de réglementation des salles d'injection rend celles-ci illégales. Toutefois, l'article 56 de la "LDS" permet au ministre de pouvoir soustraire des personnes de l'application de certaines ou de toutes les dispositions de la loi. C'est en vertu de cet article que Santé Canada a publié en 2002, un document d'orientation de demande d'exemption pour un projet de recherche scientifique sur un site pilote de salle d'injection supervisée. Le document présente un bref aperçu de la situation du VIH/sida, de l'hépatite C et de l'injection de drogues au Canada. Il examine ensuite brièvement les questions juridiques avant de donner des conseils aux personnes qui feront des demandes au Ministre de la Santé pour obtenir une exemption, en vertu de l'article 56, à des fins scientifiques pour un projet de recherche sur une salle d'injection. Dès la publication du document d'orientation, la Vancouver Coastal Health Authority (VCHA) a proposé une structure de comités (composée d'un comité consultatif provincial, d'un comité consultatif d'exploitation, d'un comité consultatif scientifique et d'une équipe de projet) pour superviser la mise en œuvre du premier projet pilote de salles d'injection supervisée en Amérique du Nord.

En février 2003, la Health Quest annonce qu'elle avait déjà ouvert une salle d'injection au 135 Hastings Est Street.
Celle-ci comprenait une salle d'accueil, une salle d'attente et une salle d'injection avec six places. Un an après, après avoir repris le bail du 135 Hastings Est Street, la VCHA a fait démolir la salle d'injection.

En avril 2003, face à l'inaction du gouvernement et surtout, en réponse à une vaste "descente de police" (City-Wide Enforcement Team), un collectif d'associations communautaires for Harm Reduction (Vancouver Area Network of Drug Users (VANDU).3 Anti-Poverty Committee, Housing Action Committee (HAC), PIVOT Legal Society et la Harm Reduction Action Society) ouvre une salle d'injection non autorisée au 327 Carral Street dans le quartier Eastside à Vancouver.

Robert Weppler, le président de VANDU (association d'auto-support) explique que « nous étions fatigués de voir les délais s'éterniser sans qu'un lieu sécuritaire pour l'injection (LSI) ne soit créé. Nous avions une entente avec la ville, à l'effet que la surveillance policière serait accrue après l'ouverture d'un LSI, mais la police n'a pas attendu. Elle a déployé 44 agents dans le quartier... une coalition d'organismes communautaires a donc pris l'initiative d'ouvrir un LSI [trad.] ».

La salle d'injection était située dans un ancien magasin au cœur de la scène publique d'injection de drogue du Downtown Eastside et comprenait une salle d'accueil, une salle d'injection avec deux tables et un espace sanitaire. La structure était ouverte tous les jours sur un créneau horaire de quatre heures (de 22h à 2h) avec la présence permanente de bénévoles usagers de drogues et d'une infirmière (Megan Oleson, l'infirmière et la PIVOT Legal Society ont été les lauréates canadiennes 2004 des Prix de l'action contre le VIH/sida et pour les droits humains, décernés par le Réseau juridique canadien VIH/sida et Human Rights Watch).

Au départ, des réunions hebdomadaires (Conseil) impliquant des bénévoles (peu de professionnels de la santé ont accepté de travailler au LSI) et des usagers de drogues ont été organisées. Le Conseil était responsable des décisions opérationnelles, y compris l'évaluation.

La salle d'accueil était animée par des usagers de drogues bénévoles qui s'occupaient également de l'échange de seringues. Le lieu d'injection était encadré par d'autres bénévoles et par Megan Oleson. Tous les bénévoles étaient formés à la réanimation cardio-respiratoire, aux premiers soins, à la réduction des risques et à la gestion de conflit.

C'est seulement trois semaines après son ouverture, le 4 mai 2003, que le Conseil décida d'annoncer publiquement son ouverture. La conférence de presse eu lieu sur le site et la coalition énonça trois demandes : l'ouverture immédiate d'un LSI autorisé ; le retrait immédiat des 44 policiers déployés dans le Downtown Eastside et l'application des politique du traitement, de la prévention et de la réduction des risque.

La salle d'injection a fermé le 7 octobre 2003, après 181 jours d'activité, et environ trois semaines après l'ouverture de Insite (salle de consommation à moindre risque légale).4 Plus de 3'000 injections ont été supervisées et près de 9'000 visites ont été comptabilisées dans la salle d'accueil.

Aujourd'hui, beaucoup de pairs qui travaillaient au 327 Carral Street sont des intervenant à Insite.

Le militantisme a toujours été un aspect crucial de l'avancement des intérêts des groupes marginalisés, y compris dans la mise en œuvre de la politique de réduction des risques. Les bénévoles du 327 Carral Street ont su résister à une intervention policière et à l'inaction gouvernementale, tout en offrant aux personnes les plus vulnérables un lieu sûr, à l'abri des risques et dommages liés à la drogue et de la violence policière. Bref, cette expérience recèle de précieuses leçons pour celles et ceux qui cherchent à promouvoir les intérêts des consommateurs de drogues par le biais de la mobilisation communautaire.



1 Kerr T., Oleson M. et Wood E., 2004 (Août), Activisme pour la réduction des méfaits : étude de cas d'un lieu sécuritaire pour l'injection non autorisé, dirigé par des utilisateurs, Revue canadienne VIH/SIDA et Droit, Volume 9, n° 2, p. 14-20.
2 Ministère de la Justice canadienne
3 Site Web de VANDU 
4 Site Web d'Insite 

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