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lemonde.fr, 21 janvier 2010

Appel pour l'expérimentation de salles d'accueil et de consommation de drogues à moindres risques à Paris

Si la politique de réduction des risques (mise à disposition de seringues, traitement de substitution…) a montré son efficacité en diminuant les taux d'infection par le VIH et le nombre d'overdoses chez les usagers de drogues, elle ne peut éviter la persistance de consommation dans les lieux publics par des usagers de drogues très précarisés. Sans résoudre ce problème, la répression qui s'abat sur ces usagers les plus exposés qui sont aussi les plus touchés par les maladies infectieuses (VIH, hépatite C…) amplifie les prises de risque en les éloignant des dispositifs sociosanitaires et en les enfermant encore un peu plus dans leur statut d'exclus. Sans parler de l'insupportable gêne que ces comportements représentent au quotidien pour les habitants de ces quartiers, notamment à Paris. C'est pour tenter de répondre à ces situations que la politique française doit s'appuyer sur celles de nos voisins européens et expérimenter des salles de consommation de drogues à moindres risques : une vraie réponse d'accompagnement sanitaire, social et éducatif, et non des lieux de perdition comme certains s'évertuent à le redouter.

A la fin des années 1980, l'héroïne arrive en masse dans la plupart des villes européennes. Les usagers de drogues s'approprient les lieux publics pour consommer. Face à la propagation exponentielle du sida liée à l'usage de drogues par voie intraveineuse, plusieurs de nos voisins (Suisse, Allemagne et Pays-Bas) adoptent une démarche de tolérance. Les autorités de Zurich et d'autres villes suisses acceptent que les usagers s'injectent dans ces lieux publics ("scènes ouvertes") afin qu'ils aient accès à du matériel d'injection distribué sur place par des professionnels de santé. Très vite, l'expérience dégénère avec l'afflux d'usagers de toute l'Europe. A Zurich, le Platzspitz puis la gare désaffectée de Letten deviennent des marchés ouverts de la drogue où se multiplient les rixes et les jeunes mourant d'overdose. Les habitants sont pris en otage par les dealers et les usagers qui se shootent au bas de leur porte.

Face à la pression de l'opinion publique, la Confédération helvétique adopte en 1992 la politique des quatre piliers : prévention, thérapie et réintégration, réduction des risques et aide à la survie, répression et contrôle. Outre la distribution sous contrôle médical d'héroïne et de méthadone, l'Etat ouvre des salles d'injection supervisées pour permettre aux usagers d'injecter dans des conditions d'hygiène acceptables, tout en préservant la tranquillité et la sécurité des quartiers. Des salles encadrées par des professionnels qui offrent aux usagers de drogues un cadre d'usage sécurisé, avec un fonctionnement réglementé : respect d'un certain nombre de mesures d'hygiène et de sécurité, exclusion des mineurs et des usagers débutants, "deal" totalement prohibé. Ne pouvant en aucun cas aider à l'administration des substances, le personnel intervient en cas de comportements potentiellement délétères ou de pratiques susceptibles d'entraîner une contamination par les virus du sida ou de l'hépatite C. Travailleurs sociaux, infirmiers(ères), personnel médical, tous ont été formés pour répondre aux situations d'urgence sanitaire (overdose, bad trip…). A la différence des programmes d'héroïne médicalisée où le produit est prescrit par l'équipe médicale, les drogues y sont amenées par les consommateurs.

Cette politique est un succès : diminution des overdoses et des contaminations VIH, et résorption des scènes ouvertes. D'autres pays suivent l'exemple et mettent en place tout ou partie de ce dispositif. L'Allemagne, l'Espagne, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Norvège, le Canada ou l'Australie ont ainsi ouvert des salles d'injection supervisées, tout en donnant accès à des programmes de substitution à la méthadone (parfois à l'héroïne) et de distribution de matériel d'injection. Au milieu des années 1990, ces dispositifs s'adaptent à l'émergence de la consommation de crack et d'héroïne fumée avec la création des salles spécialement conçues pour fumer, avec les mêmes ambitions : consommer dans des conditions sanitaires acceptables, faciliter l'accès aux soins des usagers exclus de tout dispositif et respecter la tranquillité et la sécurité des riverains.

Quinze ans plus tard, différentes évaluations, et notamment la synthèse réalisée en 2004 par l'European Monitoring Center for Drug and Drug Addiction, ont montré que ces salles de consommation avaient plusieurs impacts importants : réduction des overdoses, de la mortalité, des comportements à risque en matière de transmission des maladies infectieuses (VIH, VHC), augmentation de l'accès aux soins (traitement de substitution, sevrage, accès aux soins primaires), et réduction des nuisances liées à l'usage de drogues dans l'espace public. Moins de seringues qui traînent, moins d'usagers qui consomment dans les lieux publics, moins d'incivilités favorisent la réappropriation de l'espace public par la communauté. Contrairement aux idées reçues, les études montrent en outre que ces salles n'ont pas d'effet incitatif sur la consommation des usagers et qu'elles leur permettent, au contraire, d'accéder plus facilement aux traitements de substitution ou au sevrage. L'installation de la salle d'injection supervisée à Vancouver s'est par exemple traduite par une augmentation de 30 % des demandes de traitements de substitution et de sevrages.

Malgré l'existence de programmes de substitution à l'héroïne (Subutex et méthadone) et la distribution de matériel d'injection stérile, la France, elle, n'a jamais franchi le pas des salles de consommation. Pourtant, de nombreuses problématiques persistent, telles la contamination par le virus de l'hépatite C des injecteurs et des "crackers", l'errance et la difficulté d'accès aux dispositifs de soins des populations les plus précarisées, la consommation de rue et les nuisances qu'elle engendre pour les riverains. La consommation et le "deal" perdurent depuis plus de vingt ans, en particulier au nord-est de Paris et à Saint-Denis (93), et la répression, inefficace pour endiguer le phénomène, ne fait, au mieux, que déplacer le problème en rendant les usagers de drogues les plus précarisés toujours plus inaccessibles aux dispositifs de soins.

Autant d'échecs qui nous amènent aujourd'hui à demander la mise en place, le plus rapidement possible et à titre expérimental, de salles de consommation de drogues à moindres risques à Paris. Une expérimentation qui ne peut à elle seule tenir lieu de politique de réduction des risques, mais qui doit s'intégrer dans une politique d'accueil et d'accompagnement des usagers encore actifs, cohérente et inscrite dans la durée. Devant également tenir compte des besoins identifiés sur chaque territoire, l'implantation de ces salles paraît plus particulièrement adaptée aux grandes agglomérations. Pour la santé des usagers les plus précaires, pour prévenir la propagation de l'épidémie d'hépatite C qui fait chaque année plusieurs milliers de morts parmi les usagers français, mais aussi pour la tranquillité et la sécurité des habitants des quartiers concernés. Pour une politique à la fois plus humaine et plus efficace, basée sur des preuves scientifiques et affranchie des barrières idéologiques.

Signataires :
Responsables associatifs :
Pierre Chappard (coordinateur du collectif "Une salle de consommation à Paris"), Fabrice Olivet (directeur d'ASUD, Autosupport des usagers de drogues), Jean-Pierre Couteron (président de l'Anitea, Association nationale des intervenants en toxicomanie et en addictologie), Safia Soltani (présidente d'Act Up Paris), Elisabeth Avril (directrice de Gaïa Paris), Jean-Louis Bara (président de Safe), Michelle Sizorn (Présidente de SOS hépatites Paris), Bernard Bertrand (webmaster du site Salledeconsommation.fr), Nicole Maestracci (présidente de la Fnars).

Responsables politiques :
Jean-Marie Le Guen (député PS de Paris), Michel Heinrich (député UMP), Noël Mamère (député Vert), Christian Saint-Etienne (conseiller régional d'Île-de-France et conseiller de Paris Nouveau Centre).
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