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laprovence.com, 12 novembre 2012

Il lutte pour la réduction des risques liés à l'usage de drogue

Chercheur, Bernard Bertrand milite pour l'ouverture des salles de shoot

On emploie souvent le terme de "salles de shoot" ou "piqueries" pour décrire ces lieux où les usagers de drogue peuvent venir librement avec leurs produits, tout en étant encadré, consommer leur dose. "Mais le vrai mot, c'est salle de consommation à moindre risque (SCMR)", explique Bernard Bertrand. A 43 ans, ce père de famille carpentrassien, chercheur en sciences sociales, expert pour le Collectif du 19 mai sur la question des SCMR, croit dur comme fer que cette fois, ce sera la bonne. Il y a trois semaines, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, indiquait qu'elle "allait lancer l'expérimentation en France des salles de consommation de drogue" très prochainement.
 
Rencontre avec cet acteur incontournable de la politique de réduction des risques, appelé à travailler sur ces expérimentations.
 
Qu'est-ce qu'une SCMR ?
 
Pour la plupart des gens, c'est un squat où tout est permis, sans cadre . C'est faux ! Une salle de consommation à moindre risque, c'est un centre d'accueil, d'accompagnement. Il s'agit de lieux anonymes dans lesquels les usagers peuvent consommer, inhaler leurs drogues, dans de bonnes conditions d'hygiène et sous la surveillance de personnels qualifiés (éducateurs, infirmiers, médecins, psychologues, ex-usagers de drogue). C'est un outil qui n'a pas pour mission de résoudre tous les problèmes, mais il a une vocation à recevoir les publics des CAARUD*, ces centres mis en place il y a 20 ans au moment de l'épidémie du sida. Ce sont des lieux où l'usager va être accompagné dans sa consommation de drogue pour que, petit à petit, on puisse envisager avec lui le passage à une phase de substitution, de sevrage. Dans le protocole, il y a des entretiens préalables pour évaluer l'état médical de la personne. Suivant ce qui se passe, on va éduquer, apprendre à la personne à consommer autrement pour éviter tout risque (VIH, hépatites, overdose...).
 
Que disent les études menées sur ce sujet ?
 
Aujourd'hui, toutes les études, notamment celles réalisées au Canada, ont démontré l'efficacité de ces structures. Aucune structure -- il en existe 90 dans le monde --, sauf une seule en Suisse, n'a fermé et encore, ce n'était pas pour des raisons sanitaires. Depuis 1986, ces SCMR fonctionnent en Allemagne, au Danemark, en Espagne, en Suisse, au Québec où quatre ouvertures sont encore prévues prochainement.
 
Pourquoi la France a du mal avec le concept de SCMR ?
 
En France, nous fonctionnons trop sur la morale. On ne sait pas être pragmatique. Pour la drogue, on considère que l'interdit est la seule réponse. Je ne remets pas en cause l'interdit, d'ailleurs l'accès des SCMR est interdit aux mineurs. Je pense qu'il y a une méconnaissance du sujet. Les politiques s'appuient sur des associations comme Parents contre la drogue, une association qui est contre les traitements de substitutions, l'échange de seringues et qui se base uniquement sur des rapports australiens pour expliquer qu'il ne faut pas de telles structures, que la République ne doit pas faciliter l'usage des drogues.
 
La ministre de la Santé vient de se prononcer en faveur de l'ouverture de SCMR... Depuis 3 ans, on a fait un gros travail de lobbying. Ce ne sont pas les politiques qui ont eu l'idée d'ouvrir ces salles. C'est nous, les associations de terrain ! Après, ça a été repris, un débat s'ouvre. Deux projets sont écrits à Marseille et Paris. Nous attendons le feu vert du Gouvernement. Tout va dépendre des moyens alloués. Mais pour moi qui travaille depuis quinze ans sur le sujet*, c'est un aboutissement.
 
Que dites-vous à ceux qui pensent que ces SCMR contribuent à banaliser les drogues ?
 
On nous a tenu le même discours il y a vingt ans quand on a commencé à distribuer des seringues, alors qu'on voit qu'il y a moins d'usagers injecteurs aujourd'hui ! Banaliser, non ! On s'adresse à des personnes qui consomment. C'est un peu se voiler la face que de penser que parce c'est interdit, les gens ne se droguent pas ! Et c'est pour cela qu'un gros travail de médiation va être réalisé dans les quartiers où vont s'ouvrir ces SCMR, auprès des riverains. On ne pourra pas fonctionner s'ils ne connaissent pas notre travail.
 
Le problème ne vient-il pas du fait que pour beaucoup, toxicomane égale délinquant et non malade ?
 
C'est toute l'ambiguïté. On a laissé faire depuis la loi de décembre 1970 qui dispose que le toxicomane est un malade et un délinquant. On se trompe de cible. Lutter contre la toxicomanie, ce n'est pas lutter contre les usagers de drogue. Or, durant ces dernières années, on a beaucoup lutté contre eux. C'est vrai que c'est beaucoup plus simple que de courir après des trafiquants ! Il faut savoir que les SCMR ne sont pas des zones de non droit. Le deal y est interdit. Si la police doit intervenir parce qu'elle soupçonne un usager d'être un dealer , elle peut, elle doit intervenir. Nous sommes des professionnels de la réduction des risques, pas des dealers , nous risquons gros.

 
*-CAARUD : Centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues. *-Bernard Bertrand est l'auteur de deux mémoires sur le sujet dont "Salles de shoot ?" aux éditions Books on Demand (Paris). 71 pages. 10€.
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