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montreal.openfile.ca, 13 juin 2011

Cactus Montréal : l'attente

« Attends, je vais me laver les mains », me dit Jean-François Mary en m’accueillant chez Cactus Montréal, le Centre d'action communautaire auprès des toxicomanes utilisateurs de seringues. Comme tous les matins, il vient de terminer sa corvée de ramassage de seringues derrière la ruelle, et veut éviter tout risque de contamination.

« Il ne faut pas se leurrer, les gens qui viennent se procurer des seringues chez nous vont se shooter dès qu’ils sortent, juste à côté », explique le responsable de l’organisation communautaire et des communications de Cactus. C’est pour éviter que les usagers aient à faire ça dans la ruelle qu’il préférerait que Cactus devienne un site d’injection supervisée (SIS), comme l’est Insite, à Vancouver.

Ce projet pourrait se concrétiser dès octobre, lorsqu’un rapport en faveur d’un tel site, préparé par divers intervenants des milieux de la santé et des services sociaux, devrait être déposé.

« Nous attendons le OK du ministre de la Santé », dit Jean-François Mary. Mais l’approbation tarde à venir, déplore le représentant de Cactus.

Les délais s’accumulent du côté de Québec. En janvier 2011, on apprenait même qu’un rapport de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) recommandant l’implantation de sites d’injection supervisée (SIS) était resté sur les tablettes pendant un an avant d’être diffusé par le ministère de la Santé et des Services sociaux.

« Le prédécesseur de monsieur Bolduc, Philippe Couillard, était pour les SIS. Bolduc, lui, a dit qu’il attendait un avis de l’Institut national de la santé publique du Québec, c’est fait. Il voulait sonder la population, or un sondage de l’INSPQ révèle que la majorité de la population est d’accord si on lui explique le projet ».

Québec n’est pas seule à résister au principe de sites d’injections supervisées. Le gouvernement fédéral s’est opposé à l’existence d’Insite, à Vancouver, le seul organisme au Canada qui encadre l’injection de drogues illégales. En janvier 2010, la cour d’appel de la Colombie-Britannique a tranché en faveur d’Insite, jugeant que la fermeture du site, comme le veut Ottawa, violerait la Charte canadienne des droits et libertés. Le gouvernement Harper a porté la décision en appel. La cause a été entendue en mai dernier par la Cour Suprême, qui devrait rendre son jugement d’ici le début de 2012.

Puisqu’il s’agit d’un cas similaire et qui aura un impact sur les projets de Cactus Montréal, les gens du centre suivent de près ce qui se passe à l’autre bout de la confédération.

« Une décision de la Cour Suprême en faveur d’Insite aiderait Cactus, puisque ça préciserait que la loi sur les stupéfiants ne peut pas bloquer l’accès aux services de santé pour toxicomanes », explique le directeur général du Réseau juridique canadien VIH/sida, Richard Eliott, un intervenant dans la cause d’Insite. « C’est le droit criminel, qui est appliqué, alors qu’il s’agit d’une question de droits de la personne ».

Comme c’était le cas lors du déménagement de Cactus à l’angle des rues Sanguinet et Sainte-Catherine, en 2007, l’organisme souffre du syndrome « pas dans ma cour ». « Les craintes entourant les SIS sont infondées, estime Jean-François Mary. Un site d’injection supervisé n’encourage pas la consommation de drogue, il l’encadre. Ça nous permettrait de faire des interventions plus pertinentes, de réduire les méfaits, et de limiter le nombre de seringues retrouvées à l’extérieur », dit-il.

Les SIS s’adressent surtout aux plus marginaux, ceux qui n’ont pas de lieu où s’injecter et ceux qui s’injectent de manière inadéquate, s’infligeant des blessures. « Dans un SIS, une infirmière pourrait par exemple montrer à un utilisateur de drogue intraveineuse à s’injecter adéquatement », explique Jean-François Mary.

Pour l’instant, Cactus est autorisé à distribuer une quantité illimitée de matériel stérile et se donne pour mandat de ramasser les seringues souillées, de réduire les méfaits associés à la consommation de drogue, et d’intervenir auprès des toxicomanes, des jeunes de la rue et des travailleurs du sexe. Le site fixe reçoit chaque soir une centaine d’individus, et distribue chaque année quelque 330 000 seringues. 
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