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L’Alsace, 31 octobre 2001

Drogues : contenir les risques

Le pragmatisme suisse sur la réduction des risques pour les usagers de drogues finira-t-il par s'imposer à la France ? Une réflexion de fond qui a fait étape ? et peut-être un grand pas en avant ? hier à Mulhouse.

EN 1994 LE HAUT-RHIN a eu à déplorer 36 overdoses mortelles. Seize ans plus tard, en 2000, le nombre de décès liés à l'usage de drogues est tombé à dix dont cinq overdoses. Il n'y a pas que le Haut-Rhin. La mortalité parmi les consommateurs de drogues a baissé partout en France, de même que la criminalité. Cette amélioration est un des effets de la réduction des risques, menée par la France avec une réserve que n'ont pas ses voisins suisses et allemands, depuis quelques années. Une politique qui a conduit les pouvoirs publics à autoriser les drogues de substitution, à mettre en place des PES (Programmes d'échange de seringues) et à soutenir une quarantaine de structures dites à bas seuil d'accès, consacrées à l'accueil des usagers et à la réduction des risques. Il en fonctionne en Alsace, comme la boutique Bémol (Argile) qui a ouvert ses portes à Mulhouse en août 1996, le programme de Trait d'Union (Aides) qui a démarré un an plus tard toujours à Mulhouse, ou le service d'accueil des urgences à Colmar. L'étape suivante sera-t-elle d'adjoindre à ces structures à bas seuil d'accès (SBS) ou à d'autres des salles d'injection à moindre risque, sur le modèle de ce qui se passe, depuis plus de dix ans, en Suisse (trois « Gassenzimmer », littéralement des chambres de rue, à Bâle) et en Allemagne ?
 
On y va, peut-être à reculons, mais on y va

Depuis hier, la question est sur la place publique. Elle y a été portée par une association d'usagers nouvellement venue sur la scène de la drogue, Ludic (pour Libres, usagers de drogues informés et citoyens), créée en février 2001 à Mulhouse. Celle-ci a réuni dans la cité du Bollwerk des acteurs des milieux de la santé et du monde associatif (Act Up, Aides, associations d'auto-support, etc.), venus de diverses régions de France. Parmi ceux-ci, Anne Coppel, responsable d'un centre de soins pour usagers de drogues, Émergence, à l'Espace Tolbiac (Paris 13e) et représentant l'Association française pour la réduction des risques. « C'est inattendu que Mulhouse soit la ville qui bouge la première, estime-t-elle, mais c'est sans doute dû à la fois à la perception de la réduction des risques et à la proximité de Bâle », où, comme on le sait maintenant, 5 % des utilisateurs des salles d'injection sont de la région frontalière française. L'association d'Anne Coppel est l'émanation d'un collectif de 50 associations regroupées sous la bannière « Limiter la casse » (Médecins du monde, Aides, Asud, etc.). C'est ce collectif qui a obtenu, en 1994, des pouvoirs publics une mesure de survie pour les toxicomanes : la mise en vente dans les pharmacies d'un kit, le Stéribox, adapté à l'usage de drogues injectables. C'est également d'un mouvement de la base, parmi les associations et les élus locaux, que peut venir, pour Anne Coppel, la prochaine étape de la réduction des risques. « Les salles d'injection sont un complément nécessaire aux boutiques. On y va, peut-être à reculons, mais on y va inévitablement. En France le peu qu'on a déjà fait, des produits de substitution comme le Subutex ou la Méthadone aux structures à bas seuil d'accès, a permis de réduire les overdoses mortelles et la criminalité. Les salles d'injection permettront de lutter mieux encore contre les infections, les dégradations physiques et psychiques et les prises de risque. Un jour ou l'autre, elles seront obligatoires, même s'il reste des problèmes énormes à résoudre comme les injections de Subutex. Mais il faut se donner les moyens de les créer de façon non pas idéologique mais technique et raisonnée ». Ainsi, pense Anne Coppel, la France aussi, « avec plein d'insuffisances », avance « dans la bonne direction. Celle qui accepte de voir et de gérer, au lieu de faire semblant de ne pas voir. Celle qui propose aux usagers de drogues une politique d'intégration plutôt qu'une politique d'exclusion ».
 
Mulhouse 2002, ville candidate

Elle-même, dit-elle, n'imaginait pas « qu'en cinq ans la réduction des risques donne de si bons résultats. Et c'est par ses résultats qu'elle s'est imposée ». La suite du débat, hier, a établi la multiplicité des approches mais autant la volonté de réussir la réduction des risques, sans le recours ni à la provocation ni à la régression. Dans une recherche qu'il vient de mener à bien sur les usagers de drogues dans le Haut-Rhin (mention bien à la soutenance de thèse, fin septembre), Bernard Bertrand, éducateur spécialisé à la boutique Bémol à Mulhouse, écrit : « L'usage de drogues, sans être une situation normale, est une réalité des sociétés dites modernes. Les réponses apportées en matière de réduction des risques doivent s'inspirer de cette réalité et non se cantonner à l'application minimaliste d'outils (échange de seringues, substitution et répression) ». Bernard Bertrand, optimiste, pense que la première salle d'injection en France pourrait ouvrir l'an prochain à Mulhouse, ce que relayait à sa manière le slogan des tee-shirts portés par les membres de Ludic, disant : « Salle d'injection à moindre risque : Oui Mulhouse 2002, ville candidate »? À l'issue de sa thèse, Bernard Bertrand propose dans sa conclusion : « Les associations de lutte contre le sida et de réduction des risques liés à l'usage de drogues ont été les premières à se mobiliser contre le sida, en distribuant dans l'illégalité des seringues aux consommateurs de drogues par voie intraveineuse. On peut se demander alors si ce ne sont pas les mêmes associations qui vont prendre les devants et créer sans autorisation, dans une logique de réduction des risques et des dommages, des salles d'injection à moindre risque ? ». Afin que, propose l'éducateur, « les pouvoirs publics réagissent ». Il y a dans le Haut-Rhin entre 2500 et 3000 consommateurs de drogues, pour une population de 708 000 habitants.
 
Les usagers de drogues en Suisse (ici à Bâle) sont autorisés à s'injecter les produits dans des « Gassenzimmer », littéralement des chambres de rue. Une pratique illégale en France.
L'Alsace du 31 octobre 2001
SAUVE LA VIE DES USAGERS DE DROGUES