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lavoixdunord.fr, 15 février 2013

En France, la première salle de shoot sur les rails

1. Qu'est-ce qu'une salle de consommation de drogue ?

La salle de consommation, centre d'injection supervisé (CIS), ou, plus caricaturalement, salle de shoot, accueille en priorité les consommateurs d'héroïne ou de cocaïne par injection. Elle ne fournit pas de drogue. L'intérêt est la sécurité sanitaire : la salle de consommation permet de réduire principalement les risques d'infection au VIH ou à l'hépatite C, en fournissant un lieu propre et sécurisé, des seringues non usagées... Le tout sous la surveillance de médecins, d'infirmiers ou de personnel formé, pour prévenir notamment toute overdose. La salle de consommation évite aussi que les toxicomanes ne s'injectent leur dose dans la rue.

2. Comment fonctionne-t-elle ?

Plus de 80 centres existent dans le monde, avec des modes de fonctionnement différents, selon les pays. À Paris, c'est l'association Gaïa (spécialisée dans la prévention et les soins en addictologie et toxicomanie) et Médecins du monde qui portent le projet du premier centre d'injection en France. Celui-ci serait ouvert, dans le 10e arrondissement de Paris, sept jours sur sept, huit heures par jour et n'accueillerait pas de mineurs mais des toxicomanes réguliers (un prélèvement d'urine permet de le vérifier), des personnes en grande précarité, comme les sans domicile fixe.

Le centre expérimental n'accueillerait que les dépendants aux drogues dures : héroïne, cocaïne mais aussi crack. Un entretien préalable serait exigé pour tout nouvel utilisateur de la salle de consommation. En projet aussi, la mise en place d'un suivi social et médical. La salle pourrait recevoir entre 200 à 250 personnes par jour, estime Gaïa.

3. Pourquoi maintenant ?

En 2010, l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) rend un rapport sur « La réduction des risques chez les usagers de drogue », commandé par la ministre de la Santé de l'époque, Roselyne Bachelot (lire par ailleurs ). Parmi les préconisations figure la mise en place de salles d'injection supervisées, notamment parce que ces centres permettent de toucher une autre population de consommateurs. Le gouvernement Fillon préfère enterrer l'idée, le candidat Hollande promet une expérimentation. Ouverture au printemps du premier centre.


Christian Ben Lakhdar, maître de conférences à La Catho, à Lille, économiste des drogues et addictions, a participé au rapport de l'Inserm sur la réduction des risques pour les usagers de drogue.

« L'avis de l'Inserm sur la réduction des risques et les centres d'injection supervisés est positif parce que, en tant qu'économiste d'abord, tous les papiers de recherche démontrent que cet outil de réduction des risques à un "coût efficace" : il rapporte plus qu'il ne coûte. C'est rentable financièrement. Sanitairement, il évite des infections au VIH, des hépatites C, mais aussi des abcès, une mortalité... Enfin, il permet une réduction des coûts sociétaux : c'est l'arrêt des scènes d'injection dans la rue. On estime, en France, à 210-250 000 le nombre d'usagers "problématiques" de drogues (* ). Une population souvent extrêmement précaire que les dispositifs actuels de réduction de risques - qui fonctionnent plutôt bien - ne touchent pas. Les CIS sont faits pour eux, c'est un outil complémentaire. Notamment en ce qui concerne la problématique de l'hépatite C dont le virus est plus résistant, dans les seringues, que le VIH. Et qu'on se rassure : il ne va pas s'ouvrir des milliers de CIS, c'est très ciblé. D'ailleurs, on se cristallise sur les CIS mais ce rapport de l'Inserm est une mine d'or pour mener plus loin la politique de réduction des risques. Notamment en centre de détention : il n'est pas normal qu'en France, des personnes saines sortent de prison malades. En la matière, même l'Iran, avec sa politique d'échange de seringues, fait mieux que nous. »
S. L.

(*) Usagers de drogues injectables, dont 74 000, le nombre d'usagers d'héroïne réguliers, 1,9 % des 15-64 ans, étude OFDT 2008.

LES EXPÉRIENCES À L'ÉTRANGER

La Suisse ouvre en 1986 la première « salle de shoot » du monde. On compte aujourd'hui chez les Helvètes, précurseurs, treize « salles de consommation à moindre risque » (SCMR), réparties dans huit villes du pays. On en trouve également aux Pays-Bas (37, soit près de la moitié des salles du monde), en Allemagne (26), en Espagne (7)*, au Luxembourg (1) et en Norvège (1). Ailleurs dans le monde, seuls deux pays possèdent une salle : l'Australie et le Canada.

Le rapport rendu en juin 2012 par le Consortium international sur les politiques des drogues note l'absence de recrudescence du trafic de drogues aux abords des salles, ainsi qu'une acceptation de la part des riverains assez variable selon les pays, mais globalement plutôt bonne. Malgré beaucoup de critiques dans ces pays, le rapport précise qu'il est «primordial d'évaluer attentivement l'efficacité de ces établissements et de continuer à former une base d'arguments solides qui justifie leur mise en place ».
Selon les données, la transmission, entre toxicomanes, de maladies comme l'hépatite C ou le VIH a significativement diminué, tout comme le nombre de décès par overdose dans les salles qui est, par exemple, tombé à zéro depuis 1994 en Allemagne.


La réduction des risques liés à l'utilisation des drogues dures a pu être observée, mais les SCMR permettent surtout la prise en charge des toxicomanes ainsi que la prévention et l'éventuel accompagnement des utilisateurs vers des traitements de substitution ou le sevrage.

* Le pays abrite aussi, à Bilbao, le réseau international des SCMR où sont centralisées les connaissances et expériences mondiales sur le sujet.

EN FRANCE, une « salle de shoot », non soutenue par les pouvoirs publics, a été ouverte le 26 décembre 1993 à Montpellier, à l'initiative d'une militante de l'association Auto-support des usagers de drogues. Encouragée par Bernard Kouchner et le maire, Georges Frêche, qui l'ont inaugurée, l'expérience a été de courte durée : la salle a fermé en juillet 95, après le court coma d'une adolescente.

Ce printemps, une première expérience, officielle cette fois, va être menée à Paris. D'autres villes (Bordeaux, Marseille) y travaillent. Lille, elle, y est opposée, estimant que les besoins sont insuffisants.

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