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par Bernard BERTRAND, 20 mars 2006

Entretien avec Jean-Luc Roméro

Jean-Luc Roméro

Président-Fondateur des Elus contre le Sida, Conseillé régional d'Île-de-France et Vice président du Crips Île-de-France.


Vous êtes régulièrement critiqué sur beaucoup de vos propos et notamment sur votre position sur les salles de consommation à moindre risque. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous êtes favorable à leurs ouvertures ?

Le sida a bouleversé la politique de l'Etat en direction des usagers de drogues : d'un enjeu pénal, la toxicomanie s'est érigée en enjeu de santé publique par le biais de la politique de réduction des risques, politique moins dogmatique, en phase avec la réalité épidémiologique et fondée sur les principes d'humanisme et d'efficacité.

Aujourd'hui l'utilité et les résultats obtenus grâce à la politique de réduction des risques sont incontestables : entre 1994 et 1999 baisse de la mortalité par overdose de 80 %, taux de transmission du virus par pratique d'injection passant de 30 % au début des années 90 à 4 % aujourd'hui, réduction de la pratique de l'injection grâce notamment aux messages d'information, chute de 67 % des interpellations pour usage d'héroïne… En 10 ans, cette politique a produit des résultats spectaculaires qui la rendent totalement indispensable, même si quelques députés et sénateurs s'acharnent périodiquement à remettre en cause son utilité par des arguments dépassés, démagogiques et totalement inefficaces.

Toutefois, gardons-nous bien de dresser un tableau trop idyllique de la situation et il nous faut faire preuve de prudence : tout d'abord, selon les données de l'enquête ANRS-coquelicot, les pratiques d'injection reste à un niveau élevé et on constate une persistance du partage de seringue ; ensuite, le problème du VHC est très préoccupant : la prévalence globale est de 50 % environ et on estime qu'un tiers des usagers de drogues ne connaissant pas leur séropositivité VHC.

L'urgence est toujours là et elle nous pousse à renforcer cette politique de réduction de risques et à innover.

Et sur ce point, il faut bien reconnaître que les innovations depuis la création de programmes d'échanges de seringue ne se sont pas suffisantes. Bien sûr il y a eu des avancées (la légalisation de la notion de réduction des risques, la volonté de pérenniser les structures en imposant un cahier des charges par le dispositif du Centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues - CAARUD -) mais nous ne pouvons et ne devons pas nous en contenter… Alors que faire ?

Je plaide depuis longtemps pour l'ouverture à titre expérimental dans plusieurs grandes villes françaises, d'espace d'accueil et d'injection pour les usagers de drogue. Les avantages de ce type de structure sont connus et concernent aussi bien l'usager de drogue que la société en général sur les plans de la santé publique et de l'ordre public: pour l'usager de drogue, ce lieu lui permet d'accéder à un espace calme, assez sécurisé, ce qui permet l'utilisation d'un matériel stérile et la réduction des risques sanitaires liés à l'injection : VIH, hépatites mais aussi infections diverses, septicémies surdoses. L'encadrement par des professionnels de santé lui permet, s'il le souhaite, d'entamer un parcours vers les soins. Cet espace permet aussi la diminution de la consommation de drogues que ce soit dans les espaces publics ou dans le cages d'escalier ainsi que la réduction des déchets potentiellement contaminés, notamment les seringues. Ceci ne peut que rassurer les riverains qui pourraient avoir des craintes quant à l'installation d'un tel lieu dans leur voisinage. On ne peut que constater que l'ouverture d'espace d'accueil et d'injection pour les usagers de drogue servirait deux logiques complémentaires : santé publique et ordre public.

De nombreux pays, dont les dirigeants n'ont rien d'irresponsables, se sont engagés dans cette voie : l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Espagne, l'Australie, le Canada, la Suisse, le Luxembourg… En Suisse, j'ai constaté l'efficacité de ces initiatives lors de plusieurs visites de la salle d'injection de Genève, Quai 9.

Plus encore, je crois qu'il faudrait envisager l'expérimentation d'un programme de délivrance d'héroïne à des fins thérapeutiques et sous contrôle médical. Un tel programme a déjà été mis en place en Suisse. Il permet, selon Annie Mino, directrice générale de la santé du Canton de Genève, de délivrer aux héroïnomanes en état de tragique dépendance leur dose quotidienne et ainsi de les « libérer de la recherche frénétique de leur substance » et « les réinsérer peu à peu dans une vie presque normale ». Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les Français sont majoritairement favorables à ce genre d'initiative : selon une enquête menée par l'OFDT en 2002, lorsque l'usage de drogues illicites est envisagé à des fins thérapeutiques et sous contrôle médical, plus de la moitié des enquêtés s'y déclaraient favorables…

Malgré tout, ce thème fait l'objet d'un vrai tabou en France. Pourtant, il faut bien reconnaître que l'ouverture de ce type de structure est la conséquence logique de l'acceptation des Programmes d'échange de seringues : pourquoi les pouvoirs publics ont-ils accepté de donner des seringues aux usagers de drogue pour éviter la contamination VIH - il y a bientôt 20 ans ! - et pourquoi n'accepteraient ils pas que l'usage de cette seringue se fasse de façon correcte et sécurisée ?

La classe politique est très frileuse sur le sujet… à tort ! Peut-être que les élus craignent ils la réaction des riverain. Alors, pour ne pas attiser les peurs, il pourrait être prévu de conditionner le financement de ces structures à l'organisation d'une réunion hebdomadaire ouverte aux usagers de drogue, aux professionnels et aux riverains. Cela permettrait de rassurer tout le monde et d'inscrire de façon transparente ce lieu au sein de la ville.

Face à l'urgence, la mise en place à titre expérimental d'espace d'accueil et d'injection pour les usagers de drogue doit se faire rapidement. Tout est une question de courage politique car l'intérêt au niveau de la santé publique lui est bien présent ! Alors évitons le discours démagogique stérile, sachons écouter la souffrance physique et psychologique des usagers de drogues et retrouvons enfin le courage dont ont fait preuve Michèle Barzach, en 1987, ou Simone Veil et Philippe Douste-Blazy, en 1993 !


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