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Le Devoir, 20 août 2008

L'idéologie comme remède

Le Downtown Eastside de Vancouver est l'un des quartiers les plus paumés de l'Amérique du Nord, où se côtoient junkies, prostituées, itinérants et personnes souffrant de troubles mentaux. Ce secteur héberge le site d'injection supervisée InSite, un centre où les usagers de drogues intraveineuses peuvent se piquer sous supervision médicale, recevoir des soins en cas de surdose, mais aussi obtenir de l'aide pour accéder aux services sociaux, traitements et programmes de désintoxication. Aucune drogue n'est offerte sur place.

Unique au Canada, InSite a fonctionné pendant cinq ans grâce à une exemption offerte par Ottawa en vertu de la Loi sur les drogues. Cette exemption arrivait à échéance en juin et le gouvernement Harper n'entendait pas la renouveler. Un groupe s'est toutefois adressé aux tribunaux et la Cour suprême de Colombie-Britannique a conclu qu'InSite était un service de santé auquel les toxicomanes avaient droit en vertu de la Charte et du droit à la vie, la liberté et la sécurité de la personne. Le juge donnait un an au fédéral pour changer la loi. Ottawa a plutôt interjeté appel et la cause sera entendue en avril 2009.

Entre-temps, le ministre fédéral de la Santé, Tony Clement, ne manque pas une occasion de dénoncer le concept de site d'injection supervisée. Il est repassé à l'attaque lundi devant l'assemblée annuelle de l'Association médicale canadienne (AMC) qui, elle, appuie cette approche dans le cadre d'une stratégie plus large de lutte contre la toxicomanie et d'aide aux usagers de drogues illégales. Pour Tony Clement, superviser des injections en vue de réduire les méfaits équivaut à simplement ralentir un processus d'autodestruction plutôt que de le stopper.

Le ministre se défend de prendre une position idéologique ou de vouloir dénigrer les toxicomanes. Ses dénégations ont cependant bien peu de poids quand on sait que les conservateurs ont commencé à diffuser à Vancouver et à Toronto des publicités affirmant que «les junkies et les pushers n'ont pas leur place près des enfants et des familles. Ils devraient être en réhabilitation ou derrière des barreaux». La publicité, qui joue sur l'insécurité des parents, ajoute que les conservateurs ne laisseront pas drogués et revendeurs imposer leurs règles, comme ils ont pu le faire sous les libéraux.

Pour tenter de justifier sa position, le ministre Clement utilise des trucs prisés par les conservateurs: les raisons morales et l'alibi scientifique.

Ainsi, il s'est interrogé sur l'éthique des professionnels de la santé travaillant à InSite. La question pourrait, à la limite, se poser si InSite n'offrait qu'un service d'injection supervisée. Or ce n'est pas le cas. InSite est un maillon d'une approche qui vise à réduire les méfaits des drogues illégales en venant en aide aux usagers. Mais pour y parvenir, il faut les rejoindre. La fermeture d'InSite ne mettrait pas fin aux injections mais pousserait simplement les drogués ailleurs, les éloignant à nouveau des intervenants.

Tony Clement, lui, met toujours en opposition InSite et la prévention avec le traitement des usagers. Le ministre s'est longtemps attardé lundi à expliquer combien de personnes pourraient être traitées avec les fonds actuellement versés à InSite. À l'entendre, on dirait qu'il est impossible d'offrir toutes ces mesures en même temps.

Le budget de fonctionnement d'InSite est de 2,5 millions par année (et non de trois millions, comme l'a affirmé le ministre) et il est entièrement financé par le gouvernement provincial. Ottawa n'y met pas un sou alors que sa Stratégie nationale antidrogue annoncée en 2007 bénéficie de 64 millions supplémentaires sur deux ans. De cette somme, 22 millions servent à l'application de la loi, en plus de ce qui est déjà versé à la GRC, au ministère de la Justice et ainsi de suite. Si le ministre cherche des fonds, il pourrait regarder de ce côté.

L'autre argument de M. Clement est supposément scientifique. Il note volontiers qu'il existe plusieurs études soulignant les bénéfices d'InSite et des 70 sites similaires ailleurs dans le monde. Il préfère cependant se rabattre sur un chercheur de l'université Fraser très critique envers ces recherches.

Voilà qui est bien pratique pour M. Clement, car cela lui permet d'écarter du revers de la main les études qui le contredisent. Toutes ne sont sûrement pas exemplaires et sans tache, mais elles ne peuvent pas non plus être toutes erronées. Et comme le disait le président de l'AMC, Brian Day, près de 80 % de ses membres appuient un service comme InSite et leur opinion est «basée sur des preuves scientifiques».

Dans l'opposition, bien des conservateurs ont eu recours à des recherches dissidentes en matière de changements climatiques pour justifier leur refus d'agir dans ce domaine. Mais le poids du consensus scientifique les a forcés à présenter un plan d'action, aussi minimaliste soit-il. La pression populaire a aussi eu son effet dans le dossier environnemental, ce qui n'est pas nécessairement le cas pour InSite. Les conservateurs le savent et jouent délibérément sur l'aversion ou l'antipathie d'une bonne partie de la population à l'égard des toxicomanes.

Cette habitude de faire prévaloir l'idéologie a déjà affecté les politiques de ce gouvernement en matière de justice. Les juristes fédéraux, par exemple, avaient constaté que les peines minimales n'avaient pas l'effet dissuasif que vantaient les conservateurs. Ces derniers en ont fait fi et multiplié les projets de loi imposant des peines minimales.

Ce n'est pas la première fois que le gouvernement Harper laisse l'idéologie avoir le dessus. Moins d'un an après leur élection, les conservateurs avaient éliminé ou réduit de façon importante une série de programmes qui les contrariaient. On se demandait à l'époque ce qu'ils espéraient gagner, à part l'approbation de leur base traditionnelle. On s'est reposé la question cet été en apprenant l'élimination d'une série de programmes d'aide à la culture. On est en droit de se la poser de nouveau aujourd'hui.

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