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07 Juin 2016

Lausanne: un local d'injection à nouveau sur les rails

La Municipalité veut ouvrir au Vallon un «espace de consommation sécurisé», chaînon manquant de sa politique en matière de drogue. 

L’an prochain, cela fera tout juste dix ans que les Lausannois refusaient en votation le principe d’un local d’injection de drogues. Lundi, la Municipalité a présenté un nouveau projet pilote allant dans ce sens, en mettant clairement dans la balance la consommation qui se fait aujourd’hui en partie sur l’espace public. Son ouverture est espérée pour 2017. Au mépris de la volonté populaire? Pas sûr. Désormais, la Ville change de vocabulaire en parlant d’un «espace de consommation sécurisé» (ECS). Ce changement semble aller plus loin que la seule rhétorique. Et le projet lausannois bénéficie de l’expérience acquise pendant des années par d’autres villes de Suisse.

C’est que Lausanne est aujourd’hui l’un des rares centres urbains privés de structure d’accueil destinée à la consommation de drogues. Berne, Bâle, Soleure, Schaffhouse, Bienne, Genève et Lucerne s’y sont mises au cours des deux dernières décennies. Sans parler de Zurich, qui en compte quatre. «La consommation sécurisée de drogues ne fait plus débat», affirme Oscar Tosato, municipal socialiste lausannois en charge du Social. Il rappelle que même l’Office fédéral de la santé publique présente les ECS comme «l’une des principales mesures de réduction des risques liés à la consommation de drogues». Ils s’intègrent dans les quatre piliers (prévention, thérapie, réduction des risques et répression) de la politique suisse. En 2008, la population suisse avait accepté ce principe dans une révision de la loi sur les stupéfiants.

Huit places

Concrètement, le projet vise l’ouverture d’un local qui comprendra quatre places pour les injections et autant pour la prise de drogue par inhalation. Un guichet pour l’accueil, une salle d’attente et un local de premiers secours compléteront le dispositif. Un peu court pour quelque 500 personnes concernées? Oscar Tosato souligne que seuls les plus démunis seront utilisateurs de cet espace. C’est dans le quartier du Vallon que la Fondation ABS accueillera cette nouvelle structure. C’est là également qu’elle gère Le Passage et La Terrasse. «Cette fondation est l’institution qui a la plus grande expérience du terrain dans le canton», dit Oscar Tosato. Le projet sera financé par la Ville, qui obtiendra en contrepartie une augmentation de subventions cantonales. Le million que coûtera l’exploitation annuelle de cette structure ne devrait donc pas avoir d’impact sur le budget communal.

Hygiène et sécurité

L’objectif est double. Sur le plan sanitaire, il s’agit de limiter les risques pour les consommateurs. L’ECS leur offrira un espace hygiénique pour se shooter plutôt que les WC publics ou les cours d’immeubles. Du point de vue de l’ordre public, les autorités s’attendent à une amélioration de la situation, avec une diminution des scènes de la drogue. Vraiment? La Municipalité l’affirme en mettant en avant une étude scientifique réalisée à Vancouver. Selon cette étude, la mise en place d’un espace de consommation sécurisé a démontré une diminution des shoots dans la rue ainsi que des seringues retrouvées dans l’espace public. Surtout, le nombre de consommateurs n’a pas augmenté. Il a même été constaté une légère baisse, les usagers tendant à privilégier le sniff aux injections intraveineuses.

Mitonné depuis près de quatre ans, l’espace de consommation sécurisé lausannois sera accompagné en collaboration avec plusieurs acteurs, dont la police, sans diminuer pour autant la pression sur les dealers. L’Association de quartier du Vallon sera également intégrée au groupe de pilotage, ainsi que la Fondation du Levant et un service cantonal.

De quoi éviter le retour d’un débat passionné? Cela reste à confirmer. Le PLR, qui avait combattu le local d’injection, semble faire preuve d’ouverture mais admet que la question sera «délicate» au sein de son groupe.

La dignité par le travail

Le projet pilote d’un espace de consommation sécurisé s’accompagne d’un projet d’intégration, pilote lui aussi. Il vise à offrir un travail à ces populations marginalisées. Pour commencer, 25 postes seront disponibles. Attention, il ne s’agit pas là d’un véritable marché du travail. La Ville introduit la notion de «job à seuil adapté», où le travail s’adapte au travailleur et non l’inverse. Ces postes seront proposés aux marginaux qui le souhaitent. Ceux-ci viendront travailler quand ils le veulent, quand ils le peuvent, sans engagement. Un stade supérieur prévoit que l’usager s’engage à respecter un temps de travail. Au troisième niveau, la personne travaillera au moins à mi-temps, selon un horaire convenu.

La démarche vise «la recherche d’une dignité pour des gens complètement désœuvrés», explique Michel Cornut, chef du Service social lausannois. L’idée de ce travail à la carte est née au sein d’Emmaüs France. En offrant un travail sans contrainte, le système permet à certains marginaux de remettre progressivement le pied à l’étrier.

L’idée est que l’on paie ces bénéficiaires du RI à ne rien faire, et puisque leur situation les rend quasi inemployables, autant leur proposer certaines tâches. «Pensez à toutes ces choses qu’on laisse de côté à cause d’une main-d’œuvre trop chère», illustre Michel Cornut. Il en va ainsi des murs de pierre sèche des alpages que possède la Ville. «Eh bien, il faut voir la motivation de ces gens à travailler lorsqu’on les emmène là-bas», poursuit-il, convaincu que bien des gueules cassées sont capables de se remettre au boulot, pour peu qu’on leur en offre la possibilité.

Le projet sera confié à la Fondation Mère Sofia et cofinancé par le Canton, la Ville et Lausanne Région.

Les addictologues disent bravo

Dernière pierre du dispositif lausannois de bas seuil en matière de drogue, le local de consommation ambitionne de diminuer les risques auxquels s’exposent les consommateurs. Les professionnels des addictions et de la prévention applaudissent. «Un tel lieu permet de consommer dans de bonnes conditions d’hygiène, avec le bon matériel et de la façon la moins dangereuse possible», réagit Corine Kibora, d’Addiction Suisse. On estime qu’aujourd’hui, sur 4000 Vaudois qui s’injectent de l’héroïne, 1000 le font dans la nature. C’est à cette pratique que les autorités veulent mettre un terme.

«Ce type de local permet de faire passer des messages de prévention des risques (overdose, hépatite C, VIH, abcès, partage de seringues…)», ajoute Corine Kibora. Encadré par des professionnels, le lieu offre aussi un premier contact avec le réseau socio-sanitaire. «C’est une perche tendue, relève le Pr Jacques Besson, addictologue et chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV. Les consommateurs peuvent faire une rencontre utile avec quelqu’un qui va les orienter et les faire avancer dans le processus de rétablissement.» Il salue une mesure «fondée sur des preuves scientifiques. Aujourd’hui, les injections ont lieu dans des conditions d’hygiène déplorables et dangereuses, pour les consommateurs et pour la population.» Médecin cantonal adjoint, la Dr Martine Monnat condamne elle aussi ces conditions «inacceptables». «Ces personnes commettent par ailleurs des incivilités qui ne doivent plus être imposées aux Lausannois. Il n’y a qu’à voir l’état des toilettes de la Riponne… Il faut proposer une alternative à cette consommation sauvage.» 

Source 

Ouverture d’un espace de consommation sécurisé à ‪‎Lausanne

Un projet pilote de trois ans :

La Municipalité propose de tester cette mesure également à Lausanne. Elle souhaite confier à la Fondation ABS un projet pilote sur trois ans, afin de s’assurer que l’espace de consommation sécurisé permet d’atteindre les objectifs pour lesquels il a été ouvert. L’évaluation nécessaire à cet effet sera confiée à l’Institut Universitaire de médecine sociale et préventive (IUMSP) de Lausanne.

L’ECS lausannois ne proposera ni traitement de substitution ni de prescription médicale d’héroïne.


Interview de Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d'étude des addictions (GREA)

Buts :

L’espace de consommation sécurisé fera partie, avec le Passage et la Terrasse, d’un dispositif intégré au service des objectifs généraux définis plus haut. Ce dispositif doit en particulier

  • réduire les risques et méfaits liés à la consommation de drogues et contribuer à l’amélioration de l’état de santé des consommateurs ;
  • permettre d’accéder aux personnes précarisées par leur consommation et fortement désinsérées pour leur prodiguer des soins de 1er recours et pour les informer sur le réseau et orienter celles qui en font la demande ;
  • offrir une alternative aux consommations dans les lieux publics et les espaces privés et ainsi limiter cette consommation et les dangers et nuisances associées ;
  • réduire la consommation dans l’espace public ainsi que le matériel de consommation usagé abandonné dans l’espace public, participant ainsi de l’amélioration de la qualité de la vie et du sentiment de sécurité de tous les habitants.

Localisation :

Les locaux actuels de la Fondation ABS permettent, moyennant quelques aménagements, d’ouvrir un ECS. Cette option présente ces avantages substantiels :

  • elle évite de devoir trouver de nouveaux locaux et contribue à contenir les coûts ;
  • elle permet de bénéficier des synergies offertes par la proximité des autres prestations de la fondation (infirmerie, lieux d’hygiène) et s’insèrera dans la palette des prestations offertes (repas, soins, douches, vestiaires, petits jobs, etc.) ;
  • le quartier a déjà fait et fait encore l’objet d’interventions favorisant l’acceptation de la population. A ce sujet, voir également ci-après les chapitres "Sécurité" et "Groupe de pilotage et d’accompagnement".

Locaux - Aménagements :

On peut estimer le nombre d’usagers potentiels de l’ECS à 500 à 600 personnes (1) et c’est sur la base de cette estimation que le projet pilote présenté ici a été calibré. Selon les observations faites dans des espaces similaires, une partie de ce collectif, souvent les personnes les plus précarisées (2), que l’on peut estimer à une centaine environ, utilisera l’ECS de manière régulière alors que les autres l’utiliseront de manière plus irrégulière. En offrant 4 places pour l’injection et 4 places pour l’inhalation ou le sniff, un ECS ouvert 6 heures par jour pourrait permettre environ 50 injections et 100 à 150 inhalations ou sniffs par jour. Le Passage pourra faciliter la gestion de temps d’attente éventuels.

L’ECS occupera 83 m2 incluant 33 m2 pour l’accueil, la réception, les WC et 50 m2 pour les espaces de consommation et de soins. Il comprendra

  • un espace réception (guichet d’accueil) ;
  • un espace d’accueil (salle d’attente de 4 à 5 places) ;
  • un WC ;
  • un local de rangement ;
  • un espace dédié aux soins, commun à l’ECS et au Passage ;
  • un espace d’injection avec 4 places dont une protégée des regards ;
  • un espace d’inhalation / sniff avec 4 places.

Heures d’ouverture :

L’ECS sera ouvert 7 jours sur 7 et 365 jours par an. Les horaires seront les suivants :

  • Tous les jours sauf mardi de 11h45-14h45 et 16h00-19h00 ;
  • Mardi de 12h45-14h45 et 16h00-19h00.

Ressources :

Le budget total est estimé à CHF 980'000.- (3) :

  • Total charges en CHF: 843'066.- :
  • Charges directes d'exploitation : 39'700.-
  • Charges de personnel : 803'366.-

A ce budget, il convient d’ajouter le coût d’un agent de sécurité, selon des modalités qui devront encore être convenues avec la Fondation ABS et avec Police. On peut ainsi estimer le coût total de l’ECS à CHF 980'000.-.

Le coût des aménagements nécessaires dans les locaux de la Fondation ABS est estimé à CHF 100'000.- et l’équipement de l’ECS (ventilation, tables, chaises, etc.) à CHF 30'000.-.

La gestion de l’ECS requiert en permanence 4 collaborateurs-rices. 6.3 équivalents plein temps (EPT) sont nécessaires à cet effet.

Sécurité :

Avec l’ouverture de l’ECS, la Fondation ABS devra bénéficier de la présence d’un agent de sécurité pendant toutes les heures d’ouverture, en mesure d’intervenir à l’ECS, au Passage et à la Terrasse. L’agent de sécurité peut également détecter des difficultés survenant aux abords immédiats et les signaler à la Fondation ABS elle-même, au Service social ou à la Police.

L’ECS ne sera pas une zone de non droit. Les questions de sécurité y compris une certaine tolérance pour le micro-deal strictement liée aux impératifs de la réduction des risques et méfaits telle que prévue à l’article 1a lettre c de la LStup (réduction des risques et aide à la survie) devront faire l’objet d’une convention avec la police, convention dont le principe a été approuvé par la commission d’éthique de cette dernière.

Conditions d’accès :

Toute personne majeure dépendante d’une drogue consommée par injection, inhalation ou sniff pourra se présenter à l’ECS. Comme elle le fait pour tous ses usagers, la Fondation ABS mettra en place un système d’identification dans le cadre d’un entretien obligatoire lors de la première visite. La fondation vérifiera que l’usager fait bien partie du public cible et recueillera certaines informations : âge, lieu de résidence, nationalité, provenance et statut, état de santé, habitudes de consommation, notamment.

Des conditions d’accès plus restrictives pourront cas échéant être décidées notamment si l’on devait constater la venue régulière de consommateurs en provenance d’autres cantons ou de France voisine.

A priori donc, l’ECS s’inscrit dans le dispositif à bas seuil de la Ville, bas seuil en ce sens, notamment, qu’il n’est pas nécessaire d’établir ou même de décliner son identité, et qu’aucun dossier n’est ouvert au nom de l’usager. D’éventuelles dérogations aux règles du bas seuil ainsi que l’introduction de critères sélectifs ne sont à envisager qu’en cas de réelle nécessité, sur la base de faits et données avérés démontrant un « tourisme ».

Tableau de bord :

La Fondation ABS tiendra un tableau de bord ou monitoring de la fréquentation de l’ECS, sur la base des informations fournies lors de l’entretien d’entrée (voir ci-dessus, chapitre "Conditions d’accès") ainsi que d’autres données statistiques (fréquentation, évolution des modes de consommation, etc.). Les diverses données à recueillir seront précisées avec l’IUMSP, cet institut étant en charge de l’évaluation.

Le tableau de bord sera régulièrement présenté au groupe de pilotage et d’accompagnement (voir ci-dessous chapitre "Groupe de pilotage et d’accompagnement") qui pourra préconiser des mesures d’ajustement.

Groupe de pilotage et d’accompagnement :

La Municipalité souhaite que l’ECS soit accompagné par un groupe de pilotage (phase pilote) et d’accompagnement (au-delà de la phase pilote, en cas de pérennisation), auquel elle demandera de suivre la mise en oeuvre et le déroulement du projet et de se saisir de toute difficulté éventuelle et de lui recommander les mesures d’ajustement éventuellement nécessaires. Le groupe d’accompagnement s’assurera notamment que l’ECS atteint bien les buts fixés par le présent préavis, qu’il n’attire pas des consommateurs en provenance d’autres régions ou pays, qu’il ne donne pas lieu à des nuisances qu’auraient à subir le voisinage immédiat, notamment. Le groupe sera réuni et présidé par le service social de Lausanne, qui rendra régulièrement compte auprès de la Direction concernée et de la Municipalité. (4)

La composition du groupe sera la suivante :

  • le/la responsable du dispositif addictions du Service social Lausanne (président-e) ;
  • le/la directeur-rice de la Fondation ABS ;
  • un-e représentant-e de la Police de la Ville de Lausanne ;
  • un-e représentant-e de l’Association du quartier du Vallon ;
  • un-e représentant-e du Service cantonal de la santé publique ou de l’Office du médecin cantonal ;
  • un-e représentant-e du Centre St-Martin ;
  • un-e représentant-e de la Fondation du Levant.

1. En 2006, un rapport demandé par le Conseil d’Etat pour soutenir la réflexion sur l’apport de mesures de réduction des risques supplémentaires pour les consommateurs à haut risque d’infection par le VIH ou les hépatites estimait que 300 à 400 personnes seraient concernées par un ECS. En 2015, le service social estimait que 700 à 800 personnes seraient susceptibles de fréquenter un ECS. D’entente avec la Fondation ABS, il a été décidé de retenir le chiffre de 500 à 600 personnes pour l’expérience pilote.

2. En ce sens notamment qu’elles n’ont pas de revenu et ou de logement fixe.

3. Pour comparaison, l’ECS de Genève coûte CHF 1'253'000.- par an.

Source : Ville de Lausanne.

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