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Quai 9 (Première ligne), 03 février 2010

Christophe Mani : "Le Quai 9 résout plus de problèmes qu'il n'en pose"

Pour lui, les vrais chiffres de la toxicomanie croisent d'abord ceux des professionnels de l'urgence médicale. « En 2009, nous avons dû faire appel à l'ambulance à 54 reprises, contre moins de 40 fois les années précédentes », déclare Christophe Mani, le directeur de Première ligne, association qui gère le Quai 9. La vie d'un usager du local d'injection à sauver. Commentaire de son responsable: « Des gens en danger qui seraient peut-être morts d'overdose dans une allée ou chez eux. »

Faire chuter le taux de mortalité de ce milieu impitoyable est l'une des vocations du centre situé derrière la gare. Comme de chasser les idées reçues qui font le lit des discours extrémistes. Tous les usagers de drogue ne sont pas des délinquants ni des étrangers dans cette ville. « Entre 2003 et 2008, nous avons recensé 650 personnes d'origine française parmi celles qui ont fréquenté une fois au moins nos locaux, poursuit Monsieur Mani. C'est certes beaucoup, mais nous touchons un millier de personnes différentes chaque année. Comme sont nombreux les Géorgiens qui, depuis maintenant 2004, ont fréquenté nos structures. Plusieurs centaines. L'une de nos collaboratrices, parlant leur langue, est d'ailleurs présente dans nos murs chaque jeudi après-midi pour faire le lien et assurer un travail d'interprète. Ces ressortissants de Géorgie consomment de l'héroïne, certains prennent des médicaments et ont entre 20 et 40 ans. Ils arrivent en Suisse précédés d'une réputation de voleurs qui, pour ainsi dire, les condamne par avance. »

Si les clients sont parfois les mêmes, les chiffres qui les résument ne se recoupent donc pas toujours. La violence, en revanche, est inhérente au milieu. « Il y a des enjeux financiers, des contentieux, des règlements de comptes permanents, générés par l'illégalité des drogues et le marché noir qui en découle. La dépendance à la drogue exacerbe les conditions de vie, la précarité dans laquelle les individus s'enfoncent peu à peu, au point de développer ce sentiment d'autoexclusion qui peut rendre la prise en charge difficile », insiste le directeur de Première ligne, dont le bureau surplombe les salles de consommation. Une promiscuité sensible qui pourrait « à chaque instant se transformer en poudrière sans le professionnalisme des travailleurs sociaux et des infirmières ». A charge pour eux de « baisser les tensions, de ne jamais monter en symétrie avec les récalcitrants, ceux qui dysfonctionnent parce qu'ils souffrent de troubles psychiques associés à leur toxicomanie ».

Une vigilance collégiale partagée par l'ensemble du personnel qui connaît les effets induits par les substances. Dans ce contexte délicat, « on résout plus de problèmes qu'on n'en pose », martèle Christophe Mani. Il ne croit pas à « l'effet aimant » du centre qu'il dirige. C'est la drogue et son marché anarchique, « malgré le travail efficace de la police », qui font l'attractivité de la place genevoise.

Vers les lieux de soins

Et puis, pour les nombreuses personnes qui cherchent à s'en sortir, le Quai 9 mène un travail d'orientation vers les lieux de soins et de traitement. « Le fait de réussir à atteindre les consommateurs pour leur permettre de rester en santé est notre effet aimant nécessaire et positif. »

Un dernier exemple : le nouveau local d'inhalation, ouvert en novembre, affiche complet. Jusqu'à 45 usagers par jour. Parfois une heure d'attente après avoir tiré son numéro. Hier lundi, une jeune femme sans âge avait le corps rongé par l'impatience. Elle vit dans la rue. Le Quai 9 est sa seule adresse à Genève.
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