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journalisme.sciences-po.fr, 19 octobre 2010

"S’il y avait eu des salles de shoot à mon époque, il y aurait eu moins d’overdoses"

Le Conseil Municipal de Paris a voté ce mardi 19 octobre l'ouverture d'une salle de consommation de drogue. En juin, l'Inserm(Institut national de la santé et de la recherche médicale) s'était dit favorable à l'essai. En France on parle de réduction des risques plutôt que des méfaits, ce qui sous-entend une politique centrée autour de l'usager, mais pas forcément pour l'accompagner vers l'abstinence.
 
La polémique est encore vive tant les conceptions morales, philosophiques ou juridiques divergent sur la prise en charge de la dépendance.
 
Lors des 3e Rencontres nationales de réduction de risques les 14 et 15 octobre à la Mairie de Montreuil, Victoria Alvares, étudiante à l'Ecole de journalisme de Sciences Po, a rencontré Yves, 47 ans, usager de drogues depuis ses 17 ans. Il essaie de diminuer sa consommation même s'il ne croit pas pouvoir sortir de "son milieu morphinomane". Pour lui, un encadrement aiderait les toxicomanes à sortir de l'illégalité pour retrouver un semblant de vie sociale. Portrait.
 
Edité par Lisa HÖR
 
 
Il fait froid dehors, et pourtant Yves reste assis tout seul sur une dalle de béton, devant la mairie de Montreuil. Il a le regard vide, une cigarette dans une main, une bière dans l’autre. "Je suis là pour dire: je suis un de plus, mais un quoi ?"
 
Yves est marseillais. Il est monté à Paris il y a deux jours pour participer aux 3èmes Rencontres nationales pour la réduction de risques liés à l’usage de drogues, qui ont  lieu le 14 et le 15 octobre à la Mairie de Montreuil. « J’ai pratiquement 30 ans d’expériences dans les drogues dures. C’est pour ça que je dis que je suis vieux, ça use le corps, même si ça ne se voit pas ». Un sourire timide à la recherche de compréhension traverse son visage, comme s’il cherchait à s’excuser.
 
L'engrenage 
 
Comment a-t-il commencé ? "Par des collègues, dans des milieux festifs, des soirées. J’avais 17 ans, j’en ai 47. Un jour on te propose de fumer, tu ne vas pas dire non pour ne pas passer pour un idiot ou parce que t’as envie de connaître. Après tu as d’autres étapes, comme la cocaïne ou le LSD, l’opium… la piqûre. Il y a beaucoup de choses."
 
Finalement, ce qui commence avec un but socialisant engendre l’effet inverse. Sans femme ni enfant, Yves parle de sa famille : "Mes parents se sont séparés il y a 12 ou 13 ans. Mon père, il me garde chez lui, parce qu’il sait que sinon je ne m’en sortirai pas. Sinon, dans notre relation il y a de l’amour, mais on n’en a jamais parlé, donc… c’est comme s’il y avait un grand mur." 
 
Cela est l’une des barrières que Yves n’arrive pas à surmonter. Cependant ce n’est pas la plus difficile. "J’utilise de la morphine pour essayer de gérer, mais je ne gère pas. Je n’arrive pas. J’aimerai arrêter complètement, arriver à en sortir. Mais à cause des situations par lesquelles je suis passé... Je n’y suis pas arrivé, je n’y crois plus. Je crois que pour moi c’est terminé. Donc je n’ai plus d’espoir", affirme-t-il, tout à fait conscient du mal que causent ses mots aiguisés. Mais la douleur, Yves est aussi "habitué" à cela. "Il y a 20 ans c’était la catastrophe. J’en avais ras-le-bol. De tout. C’était le mal par le mal. Je voulais me faire du mal. Ça aduré longtemps et je me suis fait vraiment du mal. J’ai attrapé l’hépatite B, l’hépatite C, la tuberculose."
 
Et pour fuir son malheur, Yves fait appel à la morphine "beaucoup trop" souvent, dit-il, embarrassé, avant de détailler: "ça fait des années que je fais 4 ou 5 shoots par jour." Mais cela n’a pas été toujours comme ça  "Quand j’ai commencé j’étais un petit oiseau. Il me fallait un tout petit peu et j’en avais pour la journée entière."
 
Ça fait 12 ans qu’il est à la Cotorep (Commission Technique d'Orientation et de Reclassement Professionnel). A cause de ses complications respiratoires, il obtient une pension d’invalidité : "Je ne me vois pas travailler. J’ai du mal à respirer et je me fatigue vite". Yves passe ses jours alors à aller à "la pharmacie, à voir le docteur, pour essayer de chercher des produits qui (lui) évitent de gaspiller de l’argent dans la rue."
 
Aujourd’hui, il est là "pour des affaires". Des affaires qui lui font encore mal. "J’avais un copain qui avait le SIDA et qui est mort il y a 3 semaines". Un silence lourd rend l’atmosphère étouffante. Yves a les yeux qui crient le remords, la tristesse, le regret de son ami et les bons souvenirs qui restent prisonniers dans sa mémoire. "Excusez-moi", il ne retient plus ses larmes. C’était sans doute quelqu’un de très spécial pour lui, mais Yves ne veut plus en parler : "Je ne suis pas bien en ce moment."
 
Prise de conscience
 
Néanmoins, il faut tenir le coup. C’est pour ça que Yves a fait plus de 700 km entre Marseille et Paris. Depuis 6 ans il fait partie de l’Association Française de Réduction de risques (AFR) et essaye de se soigner. Pas dans le sens moraliste du mot (qui est intrinsèquement lié à l’idée du sevrage), mais dans le vocabulaire de réductions de risques (RdR). Autrement dit, Yves continue à consommer des drogues, mais il fait des efforts pour que ce soit avec le moins de risques possibles par le biais d’un accompagnement médical et de l’échange de seringues, par exemple. Il défend la cause et la mise en place de salles de consommations à moindres risques: "Les gens, s’ils veulent tenter vraiment l’expérience, ils le font quand même. S’ils ne le font pas encadrés par la loi, ils vont le faire en dehors de la loi et donc ils vont entretenir de l’argent sale", dit-il clairement. "Moi, je suis pour les salles de consommation, au moins ça serait contrôlé. Je sais que s’il y en avait eu à mon époque, il y aurait eu moins d’overdoses, d’amputations de bras ou de poignet", complète-t-il assez crûment.
 
"Je ne sais pas comment l’expliquer vraiment, mais peut-être que si ça avait été légal…"Yves recherche ses mots. "Tu sors du système, tu n’as pas d’adresse, tu n’as pas de revenu, tu n’as pas d’argent, tu ne manges pas : ou tu vas voler, ou tu vas vivre de charité. T’es pris dans un engrenage dont tu ne peux pas sortir", décrypte-t-il, tentant d’éclaircir toutes les vérités contradictoires qui lui persécutent l’esprit.
 
Tant de choses à la fois. Des bonnes et des mauvaises expériences, des joyeux et des épouvantables souvenirs, du mépris : une volonté d’espérer secrètement. Est-il là pour "une affaire" personnelle, pour être "un de plus" ? "Mais un quoi ?" Un homme ? Un militant? Impossible de savoir. Veut-il vraiment le savoir ? Malgré son corps fatigué, Yves a un esprit pétillant. "C’est quoi la vie ? La vraie vie, c’est quoi ? C’est quoi ton rêve ? Ton petit rêve ou ton grand rêve… Normalement c’est de rencontrer quelqu’un, faire une famille. Le plus important est là." Au fond des ses yeux, on peut voir le bonheur mélancolique d’un futur qui est resté dans son imagination. Depuis longtemps Yves voit ses rêves s’éloigner de plus en plus. Sans savoir quoi ou comment faire pour les saisir, il "préfère rester dans [son]milieu morphinomane", où il est dans la sûreté d’une somnolence avec une certaine euphorie, une impression de bien-être et une indifférence des ennuis. "Ce qui n’est pas bien, attention !", alerte Yves dans un douloureux aveu de conscience.


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