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lavoixdunord.fr, 15 février 2013

Salles de shoot : pour ou contre ?

Les positions de Roselyne Bachelot, ministre de la santé de 2007 à 2010, et de Patrick Romestaing, chirurgien à Lyon, qui préside la section santé publique au conseil national de l'ordre des médecins (CNOM).

POUR : Roselyne Bachelot

Ministre de la Santé, vous aviez proposé, en 2010, d'expérimenter les salles d'injection surveillée. Qu'est-ce qui vous avait convaincue ?


« Mon cheminement était qu'en matière de prise en charge des usagers de drogues, la France s'est engagée dans une politique de réduction des risques et les salles d'injection surveillée s'inscrivaient dans cette politique. Au-delà des expériences existantes, j'avais demandé une étude à l'Inserm pour étayer la décision politique. Et leurs conclusions étaient incontestables.

Les preuves d'efficacité sont parfaitement claires : la réduction de la mortalité par overdose est de 35 % dans le périmètre de la salle ; la diminution de la transmission, aussi bien du VIH que de l'hépatite C, est massive et, non seulement il n'y a pas d'incitation à la consommation de drogues contrairement à ce que disent les détracteurs, mais, au contraire, les demandes de sevrage augmentent massivement. La salle d'injection surveillée est donc une étape préliminaire au processus de sevrage. Et les avantages en terme d'ordre public sont également démontrés. Dans les hauts lieux de consommation des drogues dures, les nuisances sont importantes en raison des regroupements dans des squats, cages d'escaliers... Quand les salles d'injection ont été installées, elles ont pacifié les relations avec le voisinage. »

Aviez-vous été surprise par la levée de boucliers suscitée par votre proposition ?

« Oui, très surprise, parce que moi, j'avais une démarche de pure santé publique, sur des éléments tout à fait incontestables, et on m'a répondu par desa priori , une mise en cause qui relevait du fantasme et non pas de la connaissance du sujet. Regardez, par exemple, ce qui s'est passé en Suisse, qui admet les salles d'injection surveillée depuis plus de vingt ans : un referendum, visant leur interdiction, a été organisé en 1997.

Eh bien les Suisses, qui ne sont pas précisément des va-t-en-guerre ultra-progressistes, ont repoussé ce referendum à 70 %, montrant que, quand une démarche comme celle-là est bien expliquée, elle rencontre l'adhésion de la population, qui en voit les bénéfices en termes de santé et d'ordre publics. »

L'ordre des médecins, réservé sur ces salles, pense qu'elles ne s'imposent pas car, contrairement à d'autres pays, la France possède déjà des structures de prise en charge...

« Bien sûr, mais nous ne pouvons pas dire pour autant que nous avons résolu ce problème dans notre pays où, me semble-t-il, deux cents personnes meurent encore d'overdose chaque année. La prise en charge n'est donc pas satisfaisante. On sait par exemple que sur la transmission du VIH, les populations en addiction sont une des raisons pour lesquelles nous ne parvenons pas à maîtriser la contamination. De même pour l'hépatite C. C'est pourquoi j'avais proposé cette expérimentation. Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est en quoi une démarche expérimentale comme celle-là, suivie, évaluée, peut être condamnéea priori sur des motifs idéologiques. Idéologie et santé publique ne font pas bon ménage. »

CONTRE : Patrick Romestaing

Après avoir été opposé à ces salles de shoot, le CNOM est aujourd'hui réservé : pourquoi ?


« Nous avons effectivement évolué. En 2011, nous avions émis un avis totalement défavorable sur ces salles et sur leur expérimentation. Fin 2012, nous avons de nouveau débattu du sujet et le CNOM a modifié sa position : nous pensons que vis-à-vis des jeunes, créer des lieux autorisés de consommation de drogues est contre-productif sur le plan de la pédagogie et de la prévention. Nous souhaitons tout de même que les toxicomanes soient pris en charge sur le plan sanitaire. Si nous ne sommes plus opposés à ces expérimentations, nous demandons à ce qu'elles soient soumises à une évaluation indépendante et externe, afin de connaître l'incidence pour les toxicomanes, les overdoses, les effets à l'extérieur du centre... »

Sur quels éléments vous êtes-vous appuyés ?

« Les analyses dont nous disposons sont divergentes. Nous observons certes une amélioration des conditions sanitaires, mais les avis sont partagés quant aux effets sur les overdoses. Rien n'est affirmé non plus quant à la baisse de la toxicomanie chez ces personnes. Au contraire, la tendance qu'on observe parfois est une augmentation de la consommation de drogues. Autour des salles, on assiste aussi parfois au développement d'une économie de la drogue, avec des effets non désirés. L'ensemble de ces éléments interpellent et portent à réfléchir. »

Selon vous, ces centres ne s'imposent pas étant donné les structures déjà existantes...

« En France, il existe déjà 150 centres d'accompagnement et d'aide à la réduction des risques des usagers des drogues, 500 centres de soins, d'accompagnement et de prévention à l'addiction ainsi que des réseaux spécialisés. Et le maillage sur le territoire est significatif. Ces structures de lutte contre les pratiques addictives n'existent pas dans les autres pays. Étant donné l'existant, est-il indispensable de mettre en place ces nouvelles salles, au coût non négligeable (1 M€ par an, ndlr), compte tenu de ce qui est déjà dépensé ? Peut-être cela aidera-t-il quelques patients, mais à la marge d'une population déjà marginale. »

La présence de médecins dans ces salles de shoot vous heurte. Craignez-vous de servir de caution ?

« À partir du moment où les toxicomanes amènent leurs propres produits, et le personnel ne disposant d'aucune information sur ces produits, le médecin présent peut être mis en difficulté au moment de porter secours à un patient, par exemple en cas d'overdose. Indirectement, notre présence dans les centres cautionnerait ces pratiques, cela lèverait un interdit. Encore une fois, c'est un message brouillé que nous enverrions aux plus jeunes alors qu'il faudrait plutôt jouer sur l'information, notamment lors du processus scolaire.
Maintenant, s'il doit y avoir des médecins, il est absolument indispensable qu'il s'agisse de médecins formés à ces pratiques addictives et formés à la prise en charge de ces personnes. Il faut de l'expérience en la matière, ça ne peut reposer sur la base du volontariat. »


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