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lejdd.fr, 10 février 2013

Seringues propres contre kalachnikovs

par William Lowenstein, Docteur, spécialiste des addictions, fondateur de la clinique Montevideo spécialisée dans la recherche et le traitement de la dépendance.

Comme la peine de mort, l'euthanasie, ou encore le mariage pour tous, la question des salles de consommation de drogue à moindres risques est clivante. Les deux parties - pour et contre - peinent à s'entendre, et ce n'est pas si surprenant, car, au fond, elles ne parlent pas de la même chose. D'un côté, nous avons les professionnels du soin qui essaient de venir en aide à des toxicomanes sur le plan médical et social. De l'autre, nous avons des personnes qui luttent contre la drogue et se shootent à la morale, sans s'apercevoir que, dans leur croisade, elles ont fini par oublier l'humain. C'est devenu "seringues propres" contre "kalachnikovs".

En tant que médecin, je ne peux que me féliciter de l'ouverture d'une salle de consommation de drogues à moindres risques à Paris. Nous ne pouvons plus être pour des politiques répressives qui produisent de l'insécurité et contrarient les actions de santé publique. Il faut réfléchir à ce qui se fait ailleurs : au Canada, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas… Il y a eu des expériences, des évaluations, et elles sont positives, que ce soit sur le plan sanitaire ou en termes de sécurité publique.

Il n'est pas question d'abandonner la lutte contre le trafic ou d'instaurer un certain laxisme. Mais d'aider des citoyens en très grande difficulté qui sont exposés notamment à des risques infectieux (hépatite, VIH…). Ce n'est pas autoriser des substances illicites. C'est proposer, au contraire, un système mature qui prend en charge l'individu sur le plan médical, social, psychologique souvent. Le principe est le même que pour la pauvreté : il n'est pas question de combattre les personnes vivant dans la précarité mais le système qui la crée.

Sur Paris, on estime que 400 à 500 personnes se shootent dans la rue, dans des halls, ou encore des squats, dans des conditions difficiles pour tout le monde. À la gare du Nord notamment. En termes de vision sociale et touristique - n'oublions pas que la Gare du Nord est desservie par l'Eurostar et le Thalys -, ce n'est pas acceptable. Ne vaut-il pas mieux, pour tout le monde, trouver un cadre protecteur? Même les riverains, qui souhaitent toujours que ces salles s'ouvrent dans d'autres quartiers que le leur, ressentiront une amélioration dans le quotidien.

Cette expérimentation, menée avec toute la frilosité - aussi habile que prudente - du gouvernement sur la question, est un premier pas. Maintenant, il est indispensable de mettre en place une chaîne de soins. C'est une des clés de la réussite. Nous, professionnels, savons l'importance de construire des passerelles. Vers des services hospitaliers spécialisés disposant de lits pour une désintoxication ou le traitement de troubles liés à la consommation de crack ou d'héroïne. Vers des structures sociales : des centres d'addiction qui peuvent intervenir à la fois au niveau médical, social et psychologique. Il faut un système de soins qui soit ouvert, des consultations dans des services spécifiques. Une salle de shoot ne doit pas devenir un sanctuaire mais un sas pour rebasculer du côté de la vie.

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