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20minutes.fr, 15 décembre 2009

"Un point de repère et de contact pour les usagers"

Christophe Mani gère le Quai 9, à Genève, qui accueille les toxicomanes dans une «salle de consommation», comme veut en doter la France le député PS Jean-Marie Le Guen…

« Faire en sorte que le temps où les gens sont dans la consommation soit le moins long et le moins désastreux possible pour eux. » C'est l'objectif avoué de Christophe Mani, le directeur de Première Ligne, l'association gère le Quai 9, un espace d'accueil et d'injection ouvert en décembre 2001, à Genève. L'une des 71 «salles de shoot» qui existent déjà en Europe. Et peut-être bientôt en France : le député PS Jean-Marie Le Guen souhaite doter les grandes villes de salles de consommation de drogue pour placer les toxicomanes dans « un environnement sécurisé ».

Mission de santé publique

Le centre fait aussi office de relais d'orientation avec les lieux de traitement qui existent, par le biais de son équipe, composée d'infirmiers, et de deux médecins (un interne et un psychologue) pour proposer une consultation médicale et une hospitalisation si nécessaire. Des associations sont aussi présentes sur le site pour informer, et guider les toxicomanes vers une thérapie, « car il est toujours plus facile d'aller vers quelqu'un dont on connaît le visage plutôt qu'à une simple adresse », note Christophe Mani.

Le Quai 9 a donc une véritable mission de santé publique. Et même s'il est difficile d'affirmer que les lieux d'injection ont fait baisser le nombre de drogués, les chiffres parlent d'eux-mêmes: en 1991, lorsque l'association Première Ligne a commencé ses activités, plus de 50 % des toxicomanes étaient infectés par le sida, contre environ 3 % aujourd'hui. De plus, « l'âge moyen des usagers de drogues est en augmentation, ce qui a fait disparaître l'inquiétude des autorités et de l'opinion publique, au lancement du centre, qui craignaient qu'il ne favorise l'accès des jeunes à la drogue », explique Christophe Mani.

Une réalité difficile à accepter pour l'opinion publique

Car ce type de centre dérange l'opinion publique. Ainsi, à Lausanne, une structure du même type n'a pas pu être mise en place après un vote populaire négatif. Et en 2007, le Rassemblement des aînés de Genève a ainsi lancé une pétition contre le Quai 9, sur le thème « ce que vous faites est très bien, mais pas de ça dans notre quartier. » Ces centres mettent en lumière une certaine réalité, difficile à accepter. Mais Christophe Mani tempère : « Les retours sont loin d'êtres tous négatifs. Nous sommes aussi un élément de ressource pour le voisinage. Nous ramassons les seringues dans les rues du quartier deux fois par jour, et les gens savent qu'ils peuvent nous appeler quand ils voient par exemple quelqu'un se droguer dans une allée. »

Surtout, les professionnels du centre ont su montrer qu'ils faisaient un premier pas pour aider les usagers de drogues, pas qu'ils en faisaient l'apologie. « Nous avons un lourd handicap dans la communication : il est plus facile de se faire entendre et comprendre lorsqu'on dit ‘Non à la drogue' que lorsqu'on dit ‘si vous vous droguez, faites-le à moindre risque', même si on sait que les deux sont tout aussi efficaces sur le long terme. »

Modus vivendi avec les autorités

Et les autorités genevoises, la police et les dirigeants du centre ont su trouver quelques règles de modus vivendi pour que le fragile équilibre entre santé publique et ordre publique perdure. Comme en France, la consommation de drogue est en effet punie par la loi en Suisse. « C'est le principe d'opportunité qui prévaut : une personne qui vient au centre en possession de drogue pour sa propre consommation ne sera pas interpellée par la police, mais le Quai 9 n'est pas pour autant un lieu de non droit. Les autorités peuvent intervenir s'il y a commerce, ou si quelqu'un qui a commis un délit se réfugie dans le centre. »

Et quand on lui demande un conseil pour que ce type de structure fonctionne en France, Christophe Mani souligne qu'il « faut que le concept soit adapté à la réalité locale, trouver sa propre sauce », mais que l'élément fondamental pour faire exister ce type de lieu, « c'est de ne négliger aucun partenaire : il faut travailler avec les médias, les associations, la police, les autorités, le voisinage. Et vis-à-vis des usagers, avoir une équipe éminemment professionnelle, car un tel projet ne peut se permettre l'amateurisme : on est déjà trop sur la sellette. »

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